Jeudi
17h24 - Évidemment, il y a un accident sur la route. Le concert de Charles est à 17h30. Nous sommes partis de la maison à la dernière minute, juste après avoir appuyé sur le bouton « publier » pour la vidéo du jour. Les voitures sont à l'arrêt. Je déteste être en retard, et plus encore lorsque je sais qu'une petite tête brune va nous chercher anxieusement du regard dans la salle.
17h54 - On traverse l'école en courant. Elle est immense : les notes de musique nous guident. C'est là. On respire. On entre sans faire de bruit. On se glisse sur les sièges de l'ancienne salle de cinéma (l'école a été créée dans un vieux centre commercial). Regard furtif sur le programme. Soulagement intense : Charles n'est pas encore passé.
Vendredi
8h25 - La marée est encore trop haute pour que les vagues soient intéressantes. C'est une bonne excuse pour aller prendre un café face à la mer. Julien commande un chocolat chaud, moi un latte. Un latte que je boirai à peine : je n'en aime que l'odeur et la chaleur entre mes mains. Nos regards se croisent. En ce moment, nous sommes intensément amoureux. Je crois que cela tient au fait que j'ai décidé d'arrêter de me déconnecter de lui dès que je commence à aller moins bien. Désormais, au lieu de m'enfermer dans ma caverne mentale, je vais me réfugier dans ses bras. Et cela change tout.
10h40 - Sur le parking, alors que je suis en train de ranger ma planche dans le coffre, j'entends : « I love your pants ! » Ce fameux pantalon léopard ne laisse décidément personne indifférent. C'est une surfeuse d'une soixantaine d'années, dont le visage me fait penser à Renata Molho. On discute deux minutes, puis elle me demande si je l'ai surtaillé. Je réponds oui en souriant. Elle approuve : « Il faut toujours surtailler ».
11h - Je me rends compte que la zone de Cascais/Estoril est en train de se transformer en petit Monaco.
Dimanche
9h43 - « Le lupin est un enjeu de sécurité alimentaire ». Mon amie botaniste m'explique ses recherches actuelles sur cette plante qui ressemble beaucoup à une fève. En tant que légumineuse riche en protéines, elle peut contribuer à l'approvisionnement alimentaire et à l'autonomie en protéines végétales. Écouter les gens me parler de choses qui me sont inconnues est un délice.
14h - Dans le dernier film publicitaire de Zara, Christy Turlington n'apparaît ni transformée, ni ozempiquée, ni surliftée. Et cela fait du bien.
17h45 - « Tu exposes ? » Venu chercher son fils, le père du copain de Charles tombe sous le charme des nombreuses créatures en céramique qui peuplent la maison. Il s'arrête devant chacune, en caresse certaines. Je le sens ému. Ce genre de réaction n'arrive pas souvent. Certains de nos amis ne connectent pas du tout avec ce que je fais. Et c'est OK. Mais lorsque cette connexion apparaît, c'est vertigineux.
18h34 - Occupant un haut poste chez Nike, il me raconte à quel point la marque paie cher ses erreurs post-Covid : surconfiance dans le modèle direct-to-consumer, mauvaise gestion des stocks, affaiblissement de certains canaux de distribution, affaiblissement de la dynamique produit et sous-estimation d'une concurrence devenue beaucoup plus forte, surtout en Chine et dans le running.
20h - J'ai mal au ventre dès que je mange des coquillettes. Cela me désole, car les coquillettes-jambon font partie de mes plats "doudous" par excellence. Mais j'ai trouvé quelque chose de presque aussi réconfortant : des nouilles de riz arrosées d'un trait de sauce soja.
Lundi
6h - Changement d'horaire. Je suis atomisée.
10h45 - Le Babar jardinier de Rowing Blazers ne me laisse pas indifférente. Je l'imagine porté avec un short en jean un peu grand et des Arizona…
11h - J'ouvre mon four à céramique. Déception : les couleurs de ma dernière sculpture ne donnent pas du tout l'effet recherché. J'ai trente minutes - le temps qu'elle reste encore un peu chaude - pour tenter un autre émail. Je n'ai plus rien à perdre. C'est parti pour une troisième cuisson.
17h - « Je suis petit et c'est nul ». Charles est plus petit que ses copains. Julien mesure 1,93 m, moi 1,78 m… Il ne comprend pas.
Je me demande pourquoi la taille compte autant. Sans doute parce que je n'ai jamais eu à souffrir de ce côté-là. Mon premier réflexe serait de minimiser. Mais je sais que ce serait une erreur. Alors je cherche en moi un sentiment équivalent, vécu sur un autre terrain. À partir de là, je peux trouver les mots justes.
23h12 - Je termine Le Palanquin des larmes. En lisant les atrocités commises par les Japonais contre les Chinois, je me dis qu'aucune civilisation n'est à l'abri du pire. L'Europe n'en a pas le monopole, pas plus que l'Asie ou l'Afrique. Dès qu'on ouvre les livres d'histoire, on retrouve partout la même capacité humaine à sombrer dans l'horreur.
Mardi
8h - Assise sur les marches de l'entrée, je prends un bain de soleil en attendant Julien. Je suis accro à cette lumière encore balbutiante du matin.
9h - « Je ne comprends pas que le discours de cette fille ait encore la cote alors que tant de nutritionnistes tirent la sonnette d'alarme », s'énerve l'une de mes amies. Moi, ce que je ne comprends pas, c'est que l'on continue de croire que les tendances alimentaires vont révolutionner notre vie, notre corps, notre IMC. Comment peut-on, en tant qu'adulte, être à ce point perméable au marketing ? Nous sommes pires que des enfants à Noël devant les pubs télé : oh, un nouveau régime ; oh, un nouveau gadget ; oh, une nouvelle crème promue par Charly…
15h - L'alarme de la caméra située devant notre portail sonne. Une Tesla est arrêtée juste devant chez nous. Un homme en descend, baisse son pantalon, s'accroupit et fait ses besoins. Julien est horrifié. Moi, je suis prise d'un fou rire incontrôlable.
19h - Pizza en plein air au “food court” de la plage. Plus les années passent, plus l'endroit se gentrifie. Avant, il y avait des surfeurs, des familles portugaises, des silhouettes un peu alternatives. Aujourd'hui, des voitures de luxe occupent le parking. Les hommes sont en Loro Piana, leurs femmes en Chloé, Botox, Zimmermann et Chardonnay. Le problème, c'est qu'ils ne se fondent pas dans le décor. On ne voit qu'eux. J'aimerais ne pas en être agacée. Je n'y arrive pas.
Mercredi
7h12 - Les moustiques sont encore apathiques. Dans un mois, ils nous dévoreront avec bien plus d'entrain. Je profite de cette léthargie saisonnière pour perfectionner ma technique de chasse.
10h - Dans le miroir du cours de Pilates, je me trouve grasse. J'essaie de chasser cette pensée. Je sais qu'elle est toxique. Mais une partie de mon cerveau m'échappe déjà : qu'as-tu mangé ces derniers jours ? Es-tu gonflée à cause de ton cycle ? Qu'est-ce qu'il faudrait supprimer dans les prochains jours ? Tu devrais partir maintenant. Tu n'es pas montrable.
Je me concentre sur mes mouvements. Mais je sens chaque centimètre de ma peau. Le poids de mon corps sur le Reformer. La graisse qui s'étale. Cela ne devrait plus me poser problème. J'ai tellement travaillé là-dessus. Et pourtant.
Je termine la séance sans réussir à sourire. Quand je rentre à la maison, Julien ouvre la porte. Il perçoit tout de suite l'écart entre la sauterelle pétillante partie une heure plus tôt et l'escargot dépressif qu'il trouve face à lui.
Que s'est-il passé ? Avant, je n'aurais rien dit. J'aurais gardé ces pensées honteuses bien au chaud. Je les aurais laissées jouer au nunchaku avec ma dopamine. Mais cette fois, je lui raconte. Il me prend dans ses bras et me dit : « Moi, en ce moment, mon hypocondrie tape fort. J'ai l'impression d'avoir un cancer tous les matins. Il faudrait qu'on arrive à arrêter de se pourrir la vie avec des peurs qui n'ont pas lieu d'être ». Je l'aime.
13h - Recherche pour les robes de la vidéo de jeudi : face à la page d'accueil du site de Matteau, je me demande à quoi pensent les directeurs artistiques. On dirait la version féminine du gars devant chez nous hier.
Jeudi
8h25 - Pas de vagues… et pourtant les prévisions indiquaient 1 m. La surface de l'eau est à peine ridée. L'air est frais, mais le soleil vibrant. 11 degrés à l'extérieur. L'eau doit être à 14°C. Elle m'attire. J'avance sur la plage, j'enlève mon sweat. Elle n'est pas si froide. Je plonge. Mon souffle se coupe. Elle est glaciale, en fait. Je plonge à nouveau. J'y reste sept minutes. La force de la joie que j'éprouve de retour sur le sable n'a d'égale que sa pureté. Pourquoi ne vais-je pas plus souvent me plonger dans l'océan sans combinaison ? Je sais pourtant que cela éveille en moi quelque chose qui flirte avec la magie.
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