Samedi
16h45 - Un panier rempli de carottes, de salade, de pois chiches et de guimauves au bras, je remonte du village avec Charles. Soudain, j'entends les cloches sonner. C'est comme si elles m'appelaient. Je laisse Charles rentrer seul et vais m'asseoir dans la toute petite église blanche qui borde la route. La paix que je ressens est instantanée. Lors de la communion, j'éclate en sanglots. Je me sens comme lavée.
À la fin de la messe, on nous offre une fleur (c'est la fête des mères). En rentrant, je croise un petit couple tout rabougri, gris de misère. J'offre ma fleur à la femme. Le sourire incroyablement lumineux qu'elle m'offre me foudroie. D'un coup, je sais. Je ne veux rien d'autre dans la vie que créer cette joie dans le regard de l'autre. Que donner.
Soudain, toutes mes problématiques liées à ma vie d'artiste balbutiante se dénouent. Je vais placer mes sculptures dans la nature : elles rencontreront les personnes à qui elles sont destinées. Et sinon, elles finiront par fusionner avec leur environnement. C'est tellement limpide.
Mardi
8h - J'écris, je regarde, je détaille les tenues du bal du Met, et cela me semble de plus en plus ridicule. Je n'analyse plus des robes, des compositions de couleurs, des effets de coupe : je ne vois que des déguisements portés par des femmes qui, pour la plupart, ont emprunté un chemin les séparant du reste de l'humanité. Un chemin où les signes du temps ont été éradiqués, où la nourriture semble devenue optionnelle. On a parlé d'un bal façon Hunger Games ; il y a quelque chose de cela.
12h14 - À la recherche d'un second avis après une proposition de soins extrêmement invasive concernant ma dentition, j'ai pris rendez-vous chez un dentiste conseillé par l'un des amis de Julien.
Il a une approche inédite. Pour lui, arracher une dent crée un traumatisme, une rupture de connexion avec le cerveau. Il envisage le traitement dentaire de manière holistique. Il fait des conférences dans le monde entier. Cela se sent lorsqu'il parle. Je perçois un ego démesuré, mais aussi une intelligence véloce, un savoir passionné et une proximité presque sincère (nos enfants vont dans la même école).
Il me confirme que me faire poser des couronnes sur 80% de mes dents, très abîmées par le bruxisme et l'anorexie passée, serait une folie. Il me propose par ailleurs d'aller plus loin afin de mieux comprendre ce qui pourrait créer de l'inflammation dans mon corps, via des prises de sang ultra-sophistiquées. Elles coûtent une fortune. L'analyse de l'ADN ? Je passe mon tour. Shot de vitamine D ? La mienne est très basse, il l'a testée au début du rendez-vous. OK, j'accepte.
Je ressors avec l'impression d'avoir été reçue dans l'antre de Gattaca. Je réalise soudain ce à quoi les ultra-riches ont accès. Que le fossé entre l'élite et le commun des mortels va se creuser de manière vertigineuse. Et que les enjeux éthiques vont être démesurés. L'immortalité potentielle pour les uns ; pour les autres, une vie avec un revenu universel minimal, des corps fatigués, des journées vides et des mondes virtuels toujours plus sophistiqués pour faire semblant de voyager, d'aimer, de vivre. C'est la première fois que je le réalise pleinement.
Mercredi
7h10 - Journée gluante. Ce matin, impossible de regrouper mes idées. Impossible de trouver l'énergie nécessaire pour accomplir le moindre geste du quotidien. Si je n'étais pas mariée à Julien, ces pannes cérébrales hebdomadaires m'auraient probablement destinée à une vie dans la rue.
9h45 - Je jette un œil à Instagram : polémique autour du fait que la maison Chanel ait fait porter ce qui ressemble à un banal jean à la mannequin Bhavitha Mandava lors du bal du Met. Certains parlent de racisme. Je trouve dangereux d'utiliser ce mot comme un réflexe pavlovien : à force de le brandir pour tout, on finit par lui faire perdre de sa force.
9h56 - Toujours sur Instagram, je vois passer un post sur la stimulation du visage via un nouveau joujou électrique. J'aimerais qu'on me laisse vivre. Qu'on arrête de me suggérer, chaque matin, une nouvelle manière d'étendre ma routine quotidienne à l'infini.
Instagram fait partie de mes outils de travail, mais si je n'avais pas TDM, je le désinstallerais sur-le-champ.
Je ne comprends pas comment ceux qui n'y ont aucun intérêt professionnel peuvent consulter cette plateforme au quotidien. Je sais que je tire contre mon camp, mais vraiment, Instagram tient à la fois du broyeur de neurones, du destructeur d'estime de soi et de l'incitateur permanent à l'achat… Serions-nous tous sadomasochistes ?
17h - Je rejoins la plage à pied. Il y a trop de vent, trop de vagues, il fait trop froid pour que je me baigne. Et pourtant, j'en ai tellement besoin.
19h - Premier barbecue de la saison avec les deux hommes de la maison. Emmitouflés dans nos pulls, les sujets fusent autour de nos chipolatas grillées : conflit au Myanmar (Charles dévore son dernier livre de géopolitique), débat sur l'humanité ou non de la créature de Frankenstein dans l'ouvrage de Mary Shelley, cours de la Bourse qui virevoltent, prochaines vacances dans les Dolomites, désir de Charles d'avoir au minimum quatre enfants (et rapidement), mystère des “sporty boys” du collège qui, bien qu'ils ne soient ni très gentils ni très prévenants, attirent quand même toutes les filles, mais aussi impression persistante, à 43 ans, d'en avoir toujours 30 (chose que Charles ne comprend pas, lui qui, à 12 ans, n'a pas du tout l'impression d'avoir encore 2 ans).
Jeudi
6h23 - Obscurité. Envie de découper au cutter la graisse qui déborde sous mes fesses. Bouger me terrorise, car cela me rappelle l'existence de ma peau qui gondole… Je sais que mon cerveau délire. Je le sais. Alors je ne fais rien. J'attends que cela passe. Je ferme les yeux et serre très fort mon oreiller contre mon visage.
10h - Je me réveille. Le brouillard toxique s'est un peu éclairci. Je saute de mon lit, enfile un short et me retrouve sur l'un des sentiers côtiers entourant la maison avant d'avoir vraiment eu le temps de réfléchir. Mes pensées anxiogènes tentent de revenir, mais il est trop tard pour elles : elles ne résistent pas à la lumière du jour.
14h - “Tu surfes en combi, j'imagine, mais est-ce que tu aurais envie d'imaginer un maillot de bain qui puisse coller à ton entraînement en piscine ?”
La proposition me tente, d'autant qu'elle vient d'une marque de swimwear que j'aime beaucoup - et d'une créatrice qui m'impressionnait déjà il y a vingt ans. Elle avait quelques années de plus que moi et avait installé les bureaux de sa première marque juste en dessous de mon école, Esmod, à Roubaix. Je la voyais passer, toujours parfaitement lookée, tellement belle, tellement inaccessible. La vie est génialement imprévisible.
Vendredi
7h30 - Charles me voit enrouler l'une de mes sculptures dans une couverture et la glisser dans mon sac à dos.
- “Maman, tu fais quoi ?”
Je n'ai jusqu'ici pas eu le temps de lui expliquer mon projet. Je m'assois à la table du petit déjeuner et lui raconte mon envie.
- “Mais maman, les gens vont la casser. Et moi, je l'aime, cette sculpture, je veux la garder. Et le vent va la renverser. Et les animaux vont l'abîmer.”
J'ai l'impression d'entendre une ancienne version de moi-même. J'essaie de mettre des mots sur ce que je m'apprête à faire. Il n'est pas convaincu. Ce n'est pas grave. Ses peurs ne sont plus les miennes.
8h30 - Le sac à dos pèse sur mes reins, les oiseaux s'époumonent, les escargots traversent inconsciemment le chemin, et moi je souris. J'ai la sensation profonde de renouer avec la petite fille que j'étais. Celle qui avait toujours mille projets, mais qui était toujours empêchée de les réaliser pour une raison ou une autre : frères et sœurs pas assez motivés, interdiction de se servir de la scie, mauvais comportement olfactif des parfums de fleurs composés par ses soins, cabane dans les arbres jugée trop branlante par son père pour qu'elle puisse y dormir…
Aujourd'hui, je renoue avec la petite Lise. Elle me tient la main et ensemble, on avance. Je me sens tellement légère et heureuse.
Après trente minutes de marche, je trouve l'endroit idéal : une barrière de pierres qui fait face à l'océan. Un rocher parfaitement plat semble attendre ma petite créature bleue. Je l'y dépose. Elle se fond merveilleusement dans le décor, comme si elle avait été créée pour venir prendre place à cet endroit exact.
J'allume une bougie et remercie Dieu de m'avoir menée jusqu'ici. Je reste encore un moment, incapable de rompre le charme. Puis je finis par reprendre le chemin, à regret.
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