Vendredi
13h - Achat d'une nouvelle combinaison de surf. Je m'entends bien avec le propriétaire de la boutique. Portugais, il me parle souvent de la dimension ubuesque de l'administration du pays et de la corruption omniprésente.
Pour agrandir son commerce, il a attendu huit ans. Sa voisine, fille d'un employé de la mairie, a obtenu son autorisation d'ouvrir en deux jours...
Il enchaîne les exemples, toujours plus fous, tristes et rageants : autoriser la construction de dizaines de maisons à trois millions d'euros mais ne pas bâtir les stations d'épuration nécessaires (avec pour conséquence des égouts qui débordent régulièrement), ne pas endiguer - par simple flemme administrative - les hordes de motos qui pourrissent le quotidien des villages alentours ou encore faire venir des milliers de personnes du Bangladesh pour les retrouver ensuite entassées dans des sweatshops à Lisbonne.
L'envers du décor de la vie portugaise est parfois assez âpre.
15h - J'apprends la construction d'une piscine à vagues à Óbidos, à une heure de chez nous. La solution aux hivers “insurfables” comme celui que l'on vient de passer ?
Samedi
6h30 - Début d'une sculpture. Je la regarde. Je laisse mon cerveau m'indiquer les potentiels problèmes de portance. J'ai appris avec le temps qu'il fallait laisser respirer la création en cours. Je travaille ainsi durant une heure, puis je fais totalement autre chose. Et c'est souvent lorsque je lave la vaisselle ou plante mes carottes que l'illumination arrive : « Il faut que tu creuses là. Attention aux proportions au niveau des pattes. »
9h - Congère de sable sur la route. Je passe, je dérape, le sable fouette la voiture. Paris-Dakar ? Non : Malveira-Guincho !
18h - « Ras le bol de l'atmosphère déprimante de cette fin d'après-midi. Allez, on bouge ! »
Dix minutes plus tard, nous sommes en haut de la dune la plus haute de la plage. Charles s'allonge et roule jusqu'en bas. J'hésite quelques secondes. J'ai mal au dos. Il y a trop de vent. Oh, et puis zut. Je m'allonge… et c'est parti pour un effet machine à laver / gommage naturel. J'ai le souffle coupé. J'arrive en bas, Charles me saute dessus. On rit et on recommence.
Dimanche
8h30 - Longue discussion avec maman (73 ans). En grandissant, elle est devenue une amie. Nos appels, même les plus chargés émotionnellement, sont ponctués de fous rires. Ces moments d'apnée espiègle valent mieux qu'un cachet de Prozac.
11h10 - « On se fait un pique-nique ? »
« Ok, je vais faire les courses. »
On vérifie ensuite la météo pour voir la force du vent. 45 km/h. Autant dire qu'on va manger du sable.
« Bon… on se fait un pique-nique sur le tapis ? »
Charles est ravi : « Chouette, ce sont mes préférés ! »
14h - Je fais une overdose de défilés avant même la fin de la fashion week. Cela ne m'était jamais arrivé. Je ferme mon ordinateur.
Le monde peut continuer de s'agiter, de publier, de courir. Je ne le vois plus, il n'existe plus. Je me détends.
Lundi
8h20 - Mon pantalon léopard surtaillé est arrivé. Il tombe exactement comme je le voulais. À mes yeux, si le léopard n'est pas dopé à la nonchalance, il ne fonctionne pas. Et là, c'est parfait. Pour l'instant, je le porte avec un pull et des baskets, mais j'ai hâte de pouvoir l'associer au mix Arizona / débardeur blanc.
10h40 - IRM du genou : 25 minutes d'immobilité obligatoire. C'est si rare aujourd'hui d'être totalement isolée du monde. Vingt-cinq minutes de totale liberté mentale, rythmées par des coups sourds et métalliques. Je pars surfer quelques vagues, puis je résous un problème lié à la céramique, trouve comment répondre à un email délicat et définis le menu du dîner de vendredi soir. Vive l'immobilité !
12h15 - Nous déjeunons devant le troisième épisode de A Knight of the Seven Kingdoms. Le petit écuyer de Ser Duncan le Grand est saisissant. Il éclipse tout et tout le monde. L'enfance a une intensité vertigineuse.
15h50 - Cette robe du show McQueen m'évoque de loin la virtuosité d'Alexander, tandis que ce nouage de foulard vu chez Celine annonce déjà les fêtes de Pâques. Oui, j'ai rouvert mon ordinateur…
18h - Rendez-vous téléphonique hebdomadaire avec la grand-mère de Julien. Cette fenêtre ouverte sur la grande vieillesse est un voyage d'une richesse abrupte. Avoir accès à un passé désormais lointain (travail à la ferme dès 14 ans, arrivée des Allemands dans la salle de classe, mariage au café du coin) est fascinant. Mais entrevoir ce que peut être la vie à 95 ans ne l'est pas moins : la venue du facteur qui se mue en événement, n'être plus touchée que par son infirmière, s'angoisser aussi bien pour une guêpe prisonnière dans la cuisine que pour un stock de protections urinaires qui diminue…
20h - Les patates douces sont en train de devenir ma nouvelle gourmandise.
Mardi
12h10 - Restaurant japonais perdu dans la banlieue de Lisbonne. Nous sommes les seuls clients et le resterons jusqu'à la fin du repas. La saveur des légumes sautés est d'une finesse incroyable. C'est rare. Je suis tellement enchantée que je décide de donner une chance aux desserts. Je n'aurais pas dû. Mieux vaut parfois rester sur une bonne impression et ne pas chercher à en vouloir plus.
14h - Discussion avec un fervent défenseur de Balenciaga qui, en dépit de sa loyauté envers la maison pour laquelle il officia par le passé, ne résiste pas à la tentation de railler certaines silhouettes du show.
15h - Chez Miu Miu, Gillian Anderson se met à 100% dans la peau d'un top model et nous prive de son sourire espiègle. Dommage.
18h - Je tiens la main de Julien. Le plus dur, c'est de la prendre, de sortir de moi-même, d'accepter d'avoir besoin de lui. Mais une fois que ma peau touche la sienne, je respire à nouveau. Pourquoi est-ce si dur de s'abandonner ?
20h10 - Je savoure chaque détail de Moi, moche et méchant 4. Peu importe l'intrigue, tout me happe et me parle. Je suis chez moi. Je ressens la même chose avec la BD Jojo. Je peux rester cinq minutes sur la même planche à détailler une salle de classe pleine ou une cour de récréation.
Mercredi
6h50 - « Charles, réveille-toi. » Je relève sa couverture : à la place de sa tête, je trouve ses pieds et je l'entends glousser. Depuis douze ans, ce rire me désarme.
9h50 - Je rentre du pilates à pied. Il fait beau, mais l'air reste frais. Je suis bien au chaud dans mon sweat bleu électrique. Je souris. Je suis à deux doigts d'esquisser un pas de danse, tant je me sens légère. Je relève la tête et croise le regard d'un passant. Quelques mètres plus tard, même chose. Julien m'avait dit que cette couleur m'allait bien.
13h - J'ai presque chaud. Le printemps arrive.
15h - En effectuant mes recherches pour mon dernier article, je tombe sur les popcorns de Cédric Grolet. Salivation immédiate. Cela a du bon de ne plus habiter à Paris : je suis loin de toutes ces tentations.
19h - Je rince les lentilles, Charles commence à me parler. Je cisaille les oignons, il continue. Sa petite voix en mutation me détaille par le menu ses contrariétés du jour. Trente minutes dans la cuisine, trente minutes de monologue. Je pourrais presque faire psy.
Jeudi
7h30 - Lorsque les vagues se cassent et que le vent maintient en suspension quelques secondes les particules d'eau, un arc-en-ciel apparaît, aussi fugace que précieux.
10h - Les abords du dernier défilé Miu Miu me confirment combien il sera difficile de transcender la collection printemps/été 2026.
20h - Patates douces rôties au four. Les garçons rechignent : c'est la troisième fois cette semaine.
23h - Je termine le dernier Delphine de Vigan. Décevant. Les livres qui collent trop à leur époque me font l'effet des chaînes d'info en continu : aucun dépaysement, juste un prolongement du réel.
Vendredi
7h - Mes orteils touchent l'eau. Elle est glaciale. Je m'allonge sur ma planche. Mes bras fendent la surface translucide. Au loin se profile une vague. Je suis seule. Elle est pour moi. Je rame, j'accélère, je saute, je glisse. Enfin !
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