Les carnets de bord

Vendredi 5 juin 2026

Peine animale / tendre hésitation / grand tournevis

Vendredi

14h - « J'aimerais venir voir vos sculptures… et peut-être en acheter une ou deux. »
Au fil de nos messages, cette lectrice suisse m'indique les pièces qu'elle préfère. Je procède professionnellement. Je lui donne les prix. Je me dissocie un peu. J'aimerais toutes les garder, mais cela n'a pas de sens. On fixe un rendez-vous, puis on clôture chaleureusement la discussion.
Et puis, d'un coup, lorsque je réalise que cela va réellement se passer, j'éclate en gros sanglots. L'idée de laisser partir mes sculptures me procure une peine animale. Les larmes coulent. Longtemps. Puis je reprends mon souffle. Je m'apaise.

Samedi

7h - J'ai repéré des fleurs de chardon sur le chemin, à vingt minutes à pied de la maison. Ce sont mes fleurs préférées (avec les perce-neige). Je prends mon sécateur, mon sac à dos, et je vais voir si elles sont toujours là.

7h30 - Leur violet bleuté est incroyable. Il y en a des dizaines. Je n'en cueille que quelques-unes, car je ne veux pas trop entamer le garde-manger des abeilles.

18h - « Est-ce que vous pourriez exposer durant tout le mois de juillet ? »
Le restaurant-galerie branché de Colares que j'aime beaucoup reprend contact après plus d'un an de silence. Est-ce parce que j'ai totalement lâché prise en mettant mes créations dans la nature que les choses deviennent plus fluides ?

19h34 - J'écoute du fado en boucle. Cette force mélancolique, qui donne autant envie de danser que de pleurer, correspond si bien à ce que je ressens. Impossible de mettre des mots. La musique les remplace, et c'est bon. C'est même délicieux.

Dimanche

6h20 - Je balaie la terrasse, j'époussette les plinthes, je nettoie la vitre de la cheminée… Je veux que la maison soit lumineuse pour recevoir mes visiteurs suisses. Je suis efficace.

9h - Un thé brûlant devant moi, je fais le point sur ce que je ressens. Dans ce genre de situation (accueillir des inconnus chez moi, devoir assurer socialement, ne pas décevoir), j'ai d'ordinaire 90 % de chances de faire une crise d'angoisse ou de trouver une excuse pour annuler. Mais là, rien. Pas de boule dans le ventre, pas de fourmillements dans les tempes, pas de fatigue qui submerge. Progestérone ? Miracle ? Ou up ?

10h30 - Je dispose une dizaine de créatures dans la grande salle, j'inscris leur nom sur un petit carton brun. C'est drôle de les voir toutes rassemblées. Une famille. Je les aime si fort. C'est étrange d'aimer de la terre cuite. Face à elles, je redeviens cette petite fille qui faisait des yeux à ses gommes et leur inventait une vie.

14h30 - Ding dong. Ils sont pile à l'heure. J'ai du mal à ouvrir la porte tellement le vent souffle. Je vais à leur rencontre.
En découvrant les deux silhouettes qui franchissent le portail, je perçois immédiatement que ce sont des gens que je vais aimer. Je ne sais pas à quoi cela tient. Une douceur dans la démarche, une simplicité élégante… On se salue chaleureusement. Elle est très belle avec ses cheveux gris striés de blanc, et lui possède un regard d'une grande bienveillance, piqué d'une pointe d'espièglerie.
Nous discuterons plus de deux heures comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Une évidence. Un moment suspendu, d'une sincérité folle.

16h - Elle aimerait prendre trois pièces. Je ne sais pas quoi dire. J'aimerais être plus professionnelle, mais je n'y arrive pas. « Vous êtes vraiment sûre ? » Elle l'est. Beaucoup plus que moi.
Je les vois poser sur mes monstres un regard plein de tendresse. J'intériorise alors pleinement qu'ils ne sont pas venus pour Tendances de Mode. Ils sont venus pour mes sculptures. Pour mon travail… d'artiste - j'ai tellement de mal à écrire ce mot. Le réaliser me fait grandir. Je sens qu'il y aura un avant et un après.

16h15 - « Bon eh bien moi, je n'hésite pas pour “Tendre hésitation”, donc on en prend quatre ! », lance son mari.
OK. Je suis sous le choc - un choc doux, mais un choc quand même. Je bois une gorgée de café froid. Je fais une blague pour masquer ma gêne : il va bien falloir annoncer le prix total. Je suis tellement mal à l'aise lorsque l'on parle argent. Mais j'essaie de ne pas le montrer. De ne pas diviser la somme par deux au dernier moment.

17h - On se met d'accord pour une livraison en Espagne au mois d'août. On s'embrasse. Et ils repartent vers Lisbonne.
Je souris. Quelle était la probabilité que des personnes que je pourrais avoir pour amis tombent amoureux de mes gentils monstres en regardant mes vidéos YouTube ? Un immense sentiment de gratitude m'envahit. Alors je remercie tout le monde : Dieu, mon ange gardien, la maman de Julien, mon grand-père chéri, mon parrain adoré (tous ceux qui, de là-haut, ont peut-être un peu veillé sur moi) et le petit lézard qui, immobile, me fixe intensément.

20h - Une amie me dit qu'il faut célébrer l'évènement. Je comprends, mais je n'ai pas envie. Je veux juste m'asseoir sur le canapé, regarder le vent qui se déchaîne et observer mes pensées. Elles partent dans tous les sens.
Est-ce que je vais m'autoriser à être celle que je rêve d'être ? Est-ce que je vais arrêter de me cacher derrière mes angoisses ? Est-ce que je peux être cette femme qui crée, qui donne sans calculer, et qui apprend aussi à vendre sans s'excuser ? Est-ce que je peux m'autoriser à être complexe, à aimer profondément mes créatures et à ne plus avoir peur de les laisser partir ?

Lundi

7h - « Tu as vendu lesquelles ? »
« Celle-ci, celle-ci, celle-ci et celle-là. »
« Tu sais, maman, tu as vendu ma préférée. »

Je le sais, mais je fais comme si je l'apprenais.
« Ah bon ? »
« Oui. Mais c'est ok. Je suis content pour elle, elle va voyager. »

8h10 - Les vagues cassent vite, mais j'arrive quand même à en prendre quelques belles. Le vent est très fort. J'ai parfois la sensation de ramer sur place. Ce qui réactive immédiatement, dans mon cerveau, des signaux d'alerte qui me coupent la respiration.
Mais désormais, je connais le processus. Je me calme, je m'assois sur ma planche, j'observe la situation, je rationalise. Tout mon être me dit de ramer frénétiquement vers le bord pour remettre les pieds sur le sable, mais je résiste. Je me parle.
« Regarde, tu ne bouges pas. Il n'y a pas de courant. Attends une belle vague et prends-la. Il n'y a pas de stress. Regarde les autres, tout le monde est calme. Au pire, il se passe quoi ? Tu es emmenée au large… ils viendront te chercher… »
Je rééduque mes "guts".

12h39 - Le dentiste a eu la main lourde sur l'anesthésie. Toute la partie droite de mon visage tire vers le bas.
En faisant les courses, je sens le regard des gens s'attarder sur moi. C'est étrange, pas franchement agréable. Je réalise alors le luxe d'avoir un visage qui bouge de manière symétrique. C'est bête, mais pour moi qui m'inquiète souvent si fort du vieillissement de ma peau, de la forme de mon nez, du flétrissement de mon cou… cela remet les choses en place.

21h20 - Je fais des quiches en prévision du repas de demain (trois de mes oncles et tantes sont de passage au Portugal et viennent dîner à la maison). Charles a déplacé son énorme pouf dans la cuisine. Il lit. Non, j'avoue, il joue à Pong.
« C'est le premier jeu vidéo qui a été créé, maman. C'est vintage, ça ne compte pas comme temps d'écran. »
Je souris. Ce soir, il n'y a pas de règles.
Entre deux œufs cassés dans le saladier et une poêle de lardons, je virevolte sur des airs de fado. Charles hésite, puis pose son ordi et me rejoint. Nous tournoyons ensemble.
« Maman, j'aime quand t'es un peu folle. »
Meilleur compliment au monde.

Mardi

8h - C'est décidé, je vais m'offrir une longboard. Je suis jalouse de la fluidité de Miguel, un Portugais avec qui j'ai tissé des liens d'amitié à force de le croiser dans l'eau, toujours à la même heure.
À chaque fois qu'il me voit rater une vague, il me dit : « Passe à la longboard… moi, j'attrape tout. » C'est ce que je vais faire. Ce sera un nouvel apprentissage, mais cela me fait très envie.

10h34 - Un gigantesque gorille s'affiche dans la conversation WhatsApp de notre fratrie : papa et maman sont bien arrivés en Ouganda et vivent apparemment des moments hors du commun.
Je fais défiler les images. Bébés intrépides, mères protectrices, mâles imposants. Les larmes me montent immédiatement aux yeux. Je crois que les gorilles sont, avec les pieuvres, les animaux qui m'émeuvent le plus.

11h - La maison est rangée, la tarte aux fraises du goûter est faite, le vinho verde est au frais. Je n'ai pas envie d'annuler à la dernière minute. Je me surprends.

17h - C'est un peu surréaliste de recevoir chez soi, dans un autre pays, les adultes qui t'ont vu grandir. Surréaliste et infiniment tendre.
Je l'oublie parfois, en vivant loin des miens : les liens familiaux ont quelque chose d'unique. Rien ne peut remplacer cette intimité tissée au fil des vacances, des réunions de famille, des événements forts. Cette mémoire commune qui n'appartient qu'à nous.
Leur montrer où je vis, la bibliothèque de Charles, l'atelier, le potager de Julien, mes sculptures, me chamboule. Je leur dis et leur redis à quel point je les aime fort. Je crois ne le leur avoir jamais exprimé avant.

Mercredi

6h - J'ai mal au crâne. Je n'avais pas bu d'alcool depuis quelque temps. Mon corps n'apprécie pas.
Journée blanche.

18h - Une petite tête passe par l'entrebâillement de ma porte.
« Maman ? »
« Mmh ? »
Je soulève un peu l'oreiller qui couvre mon visage. « Oui ? »
« Tu vas nous faire à manger ? »
« Non. »
« Chouette ! On peut commander des pizzas alors ? »
« Oui. »

Je retourne sous mon oreiller. À chaque fois que je suis indisponible (parce que je suis aux urgences à cause du surf ou parce que la bipolarité me cloue dans les ténèbres), Charles sait qu'il aura droit à une soirée junk food. Et, en toute honnêteté, ce n'est pas pour lui déplaire…

Jeudi

5h - Il est temps de rattraper mon retard. J'ouvre mon ordi : j'ai vingt conseils en attente, douze brèves à faire, mon article à écrire, treize mails à traiter, les commentaires YouTube à lire.
Pas envie.
Je me lève. Je sors dans le jardin marcher pieds nus sur la pelouse. Les brins d'herbe drus, la rosée, les matières que je n'identifie pas vraiment… un ver de terre ? Tout cela me fait prendre doucement contact avec la journée.
J'aurais dû commencer par là.

13h - J'ouvre le Elle en ligne et je tombe sur un article qui traite de la modification de la réglementation cosmétique. La manière dont le magazine neutralise le sujet me fascine. L'article aligne des informations plutôt préoccupantes, mais conclut par des conseils plus que tièdes.
Difficile, en effet, de critiquer frontalement une industrie qui les fait vivre. Mais dans ce cas-là, mieux vaut peut-être ne pas traiter le sujet. Parce qu'à force de vouloir arrondir les angles, on finit par vider l'information de sa substance. J'ai franchement l'impression d'être prise pour une imbécile.

16h - Julien m'annonce qu'il va dîner avec un ami ce soir. Boum. Mon estomac s'alourdit. Depuis que quelqu'un a essayé d'entrer chez nous, rester seule avec Charles n'a plus rien de léger.

22h45 - Évidemment, je ne dors pas. Je suis sur le canapé, les yeux grands ouverts, un marteau et un grand tournevis à portée de main. Je lis une nouvelle de Stephen King. Pas ma meilleure idée.
J'entends les clés tourner dans la serrure. C'est bon, mon calvaire s'achève. Julien est rentré. Il s'assoit à côté de moi, sourit en découvrant mon arsenal, puis me dit qu'il faut absolument que Charles fasse la connaissance de son ami.
À 48 ans, ce dernier donne l'impression d'avoir déjà vécu plusieurs vies. Il a travaillé au Brésil, en Suède, en Corée… Très jeune, il a su se rendre indispensable partout où il passait, grâce à un mélange assez rare d'intelligence, de débrouillardise et de fiabilité.
Julien a raison : Charles doit rencontrer Raphaël. Une trajectoire comme la sienne peut considérablement élargir l'horizon d'un enfant de 12 ans et lui rappeler, accessoirement, qu'il n'y a pas que le MIT dans la vie.

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