Jeudi
6h - Lendemain de notre retour d'Écosse.
Je me lève tôt, sans aucune envie de me rendormir. Je lance une vidéo de fitness, transpire un peu, puis prépare le petit déjeuner. Je me fais un café, consulte WWD, écris quelques lignes, puis pars surfer.
La routine reprend, et c'est délicieux.
9h47 - Charles prend une belle vague.
Ce matin, après un an et demi sans surfer, il a voulu venir avec moi. J'ai fait comme si de rien n'était, mais au fond, j'étais aussi surprise qu'heureuse.
Surfer avec mon fils est l'une des choses qui me comblent le plus. Et le voilà, plus agile, plus fort qu'avant…
14h - « You are so anorexic. »
Message reçu sur Instagram.
Je lui réponds qu'elle ne me connaît pas, qu'elle devrait s'abstenir de juger et que l'anorexie est une maladie, pas une insulte.
La personne s'emballe aussitôt et déverse sur moi une avalanche de messages toxiques. Mon image semble déclencher chez elle une réaction épidermique.
16h - Continente, rayon boulangerie.
Une dame toute frêle et très âgée passe commande. Son visage est émacié, sa peau fine comme du parchemin. Sobrement coiffée d'un élégant chignon banane, elle a les cheveux gris perle et le profil d'une divinité grecque.
Je la laisse récupérer ses deux bolos de água, puis je m'approche :
— É muito bonita.
Elle me regarde, sourit et répond :
— Não, não…
— Sim, muito bonita! O seu cabelo é lindo!
Son sourire s'élargit.
— Oh, kiss me on the cheek… And take care of yourself, beautiful.
Je l'embrasse sur la joue.
Vendredi
8h12 - — Argh ! Il y a un rat !
Charles et moi sautons hors de la piscine.
— Où ? Où ? Où ?
Là. Mort, juste à côté du muret.
Julien est aussi dégoûté que nous et me lance :
— C'est à ton tour de t'en occuper. J'ai géré l'oiseau, la dernière fois.
— Et moi, la poule morte. Ça vaut au moins trois oiseaux.
— Jamais je ne touche à ce rat.
— Moi non plus.
— Eh bien, il va rester là… Allez, je te donne ce que tu veux si tu le fais.
— Jamais de la vie. Sa queue est immense, ça me répugne.
Silence.
Charles nous regarde :
— Et moi, vous me donnez quoi si je le fais ?
— Rien. Moi, je n'ai rien eu pour la poule.
Quelques secondes passent. Julien finit par lancer :
— Trente minutes de jeux vidéo.
— Donne-moi la pelle.
Samedi
8h12 - Hier, une marque m'a contactée pour me proposer une collaboration. La proposition est alléchante.
Contrairement à beaucoup de gens, je n'aime pas cette griffe. Depuis ses débuts, une multitude de petits détails m'a rebutée. À cela se sont ajoutés les confidences de personnes qui y travaillent et les plagiats quasi indétectables… Bref, cela grince dans tous les sens.
Pourtant une petite voix me murmure : « Allez, ce n'est pas si grave. Ils lancent un nouveau projet, cela pourrait être intéressant. Tout le monde va se jeter dessus. Arrête d'être aussi rigide. »
Oui, mais non. C'est sûrement stupide, mais je ne peux pas.
8h34 - Message de ma petite sœur : « C'est une fille ! »
Cela remet presque les compteurs des neveux et nièces à égalité : sept filles, huit garçons.
21h28 - Dîner avec une amie avocate qui voyage beaucoup, notamment au Moyen-Orient. Elle me raconte avoir récemment assisté à une réunion informelle réunissant huit businesswomen extrêmement fortunées.
Avant d'y aller, elle était très stressée. De quoi ces femmes allaient-elles bien pouvoir parler ? Finance ? Géopolitique ? Stratégies d'investissement ?
Réponse : des hommes.
Amants, maris, ex-maris, prétendants… Comment les choisir ? Comment les gérer ? Comment faire le tri ? La discussion bat son plein.
Une femme reste pourtant assez silencieuse. Chinoise, la cinquantaine, elle est aussi la plus riche de la table. À un moment, quelqu'un finit par lui demander :
— Et toi, tu as des amants ? Comment ça se passe ?
— C'est très simple. J'ai beaucoup de propositions, alors il faut sélectionner. Lorsqu'un homme veut me voir, je lui demande de m'envoyer son jet privé. S'il le fait, je sais que nous évoluons à peu près dans le même univers…
Elle poursuit :
— Lorsque le cheikh de […] m'a courtisée, il m'a fait livrer un collier Chopard. Chopard, vous imaginez ? Mais Chopard, c'est pour la plèbe. Je le lui ai fait retourner. Il m'a ensuite envoyé un diamant bleu de 10 carats. J'ai alors accepté son invitation à dîner.
Dimanche
5h - Je ne dors plus depuis longtemps.
5h10 - Je suis sur mon tapis de gym.
Je n'en ai pas envie, mais ce rituel matinal tient mes angoisses corporelles à distance.
6h - Le four a suffisamment refroidi. Je peux enfin l'ouvrir et découvrir la version finale de ma dernière sculpture.
La deuxième cuisson avait parfaitement préservé le dégradé de violet. Je n'ai ajouté qu'une couche d'émail transparent. Le résultat devrait être très chouette.
J'ouvre.
…
Oh non !
Les couleurs ont changé. Elles n'ont pas supporté les 300 degrés supplémentaires.
J'ai le vertige.
Trois semaines de travail.
Je laisse la sculpture dans le four. Je ne veux pas la sortir. Pas encore. Je ne suis pas prête à affronter la réalité.
6h12 - Je me glisse dans le lit, me blottis contre Julien et pleure doucement.
7h - Cela ne peut plus arriver.
Je dois reprendre tous mes tests de couleurs, à différentes températures. Cela va me demander du temps et sans doute m'empêcher de sculpter pendant plus d'un mois.
Mais je ne peux plus jouer à la roulette russe à chaque cuisson.
Je ressens énormément de frustration. J'ai envie de donner naissance à tellement de nouvelles créatures. Je suis impatiente. Mais je dois regarder les choses en face : si je ne travaille pas de manière plus rigoureuse, je continuerai à perdre des semaines de travail à chaque cuisson ratée.
Je vais terminer celle qui est en cours. Ensuite, je m'y mets.
11h11 - Praia Grande. Je glisse avec fluidité.
Peut-être que le déclic ne tient pas seulement à la technique, mais aussi à la vague elle-même.
Parfois, je vois se profiler une houle qui semble faite pour moi : propre, lisible, ni trop rapide ni trop creuse. C'est rare, mais lorsque cela arrive, tout devient plus simple. J'ai le temps de me placer, de tourner, de sentir la planche sous mes pieds.
Et ma manière de surfer n'a alors plus rien à voir avec celle de d'habitude.
14h52 - J'ajoute le dernier tentacule de ma nouvelle créature.
Il faut maintenant la laisser sécher un peu. C'est le moment fatidique : le moindre défaut de fixation peut fragiliser l'ensemble.
19h - Mon amie vient rechercher ses filles, qui ont passé l'après-midi avec Charles. Une bouteille de champagne est au frais dans le réfrigérateur. Un voisin nous l'a apportée la veille : un reste de l'une des innombrables fêtes qu'il organise dans son immense villa.
Je ne résiste pas.
Je serai la seule à boire, mais tant pis.
Laisser les bulles éclater sur ma langue et, très vite, sentir chacune de mes cellules s'enrober d'une douce camisole.
J'avais oublié à quel point j'aimais cela.
Je n'ai pas beaucoup mangé. L'alcool monte vite. Je suis bien.
Je sais que mon corps en périménopause n'appréciera pas. Je sais que mon appétit va décupler dans quelques dizaines de minutes.
Mais je m'en moque.
20h - Avant de me servir une quatrième coupe, je vide le reste de la bouteille dans l'évier.
Je pense à la Lise de demain.
20h30 - Je regarde ma sculpture. Peut-être n'est-elle pas si ratée.
D'accord, les couleurs ont disparu par endroits, mais cela lui donne une nouvelle identité.
Et si je décidais de l'accepter telle qu'elle est ? Et si je décidais de l'aimer ?
Lundi
5h20 - J'ai le choix entre commencer à écrire mon article ou faire ma gym.
Ma tête me dit que, si je ne me mets pas rapidement à faire mes squats, je risque de ne pas les faire du tout. Mon corps, lui, a seulement envie de s'installer confortablement sur ma chaise de bureau.
Quatre jours de surf d'affilée l'ont un peu fatigué.
Je décide de l'écouter.
14h - Je retrouve Maria, une amie rencontrée il y a six ans au Portugal. Elle vit désormais en Suisse, mais revient chaque été.
Maria…
Coach, médium, ancienne actrice. Extrêmement belle.
La première fois que je l'ai croisée à l'école de Charles, je l'avais trouvée inaccessible, presque hautaine. Je m'étais dit que je ne lui parlerais jamais. Qu'elle ne me parlerait jamais.
Et puis, un jour, elle m'aborde.
C'est le coup de foudre.
Depuis, nous sommes devenues très proches.
Cet après-midi, elle me propose de décrypter mon Human Design. Je suis assez sceptique.
Pourtant, à mesure qu'elle dresse de moi un portrait d'une troublante justesse, je reste sans voix. C'est comme si l'on me parlait de moi en révélant non pas ce qui affleure, mais plutôt des failles, des courants et des reliefs de mes fonds sous-marins.
18h - Je rentre infiniment joyeuse.
J'ouvre la porte. Julien a le visage fermé. Il vient de recevoir de mauvaises nouvelles concernant son travail. Je sens à quel point il est stressé.
Ma légèreté s'efface aussitôt. D'un coup, je redescends sur terre.
Et c'est pesant.
23h - Je sculpte en musique.
Je suis ailleurs et, en même temps, intensément présente. Je vibre. Tout est fluide.
Mardi
5h23 - J'écoute le message d'une amie qui vient d'avoir cinquante ans et qui déteste cela.
Autour d'elle, ses amies grossissent, la ménopause semble faire des ravages, et cette perspective la terrifie.
En l'écoutant, je perçois une version possible de mon moi futur.
Or, j'ai passé quarante-trois ans de ma vie à tenter de m'acclimater à mon enveloppe corporelle. Je ne veux pas repartir en guerre contre elle dans quelques années.
Mais je sais que cela va être difficile.
Je pressens également que tout se joue dès aujourd'hui.
Que cela ne passera pas seulement par l'alimentation ou les hormones, mais aussi par la méditation quotidienne, par l'acceptation de ce corps qui ne cessera jamais d'évoluer.
Des mots.
Pour l'instant, ce ne sont encore que des mots.
Je souhaite de tout mon cœur qu'ils deviennent un jour des convictions.
10h57 - Surf magnifique. Énergie liquide. Eau translucide, vagues rondes.
11h20 - Un homme d'une cinquantaine d'années monopolise les vagues en se repositionnant systématiquement à ma gauche. Au bout d'un moment, je lui dis que ce serait bien de partager.
Il me répond agressivement.
Son énergie est noire.
Soudain, tout change. L'eau s'assombrit, les vagues grossissent, les planches deviennent plus pointues. Je ne respire plus librement.
Les vibrations négatives sont aussi puissantes que les positives. Les percevoir est une chose. S'en protéger en est une autre.
Je fuis.
Avant, j'aurais négocié avec mes sensations.
Plus aujourd'hui.
Mercredi
Journée off.
Jeudi
18h12 - Un cappuccino et une eau pétillante.
Au comptoir, trois ouvriers commandent des bières pression. Leurs traits sont fatigués, leurs bras brûlés par le soleil, leurs paupières lourdes.
La serveuse se tourne vers moi :
— Ce sera 3,50 euros.
Je lui demande d'ajouter leurs bières à l'addition.
Sans leur dire.
Je souris. Je peux enfin reproduire l'un de ces gestes que j'ai si souvent vu papa faire.
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