Vendredi
17h54 - « Nous pouvons garder les sculptures jusqu'au 10 août. »
J'étais supposée les reprendre avant de partir en vacances, mais apparemment, ils ont envie de prolonger l'exposition. Pourquoi pas. Je devrais être contente, mais la pulsation que je sens dans mon œil droit et qui annonce une belle conjonctivite - donc un arrêt momentané du surf - m'empêche de me réjouir. Rien de grave. Mais, en ce moment, la moindre chose qui me contraint à l'inactivité me ronge les entrailles.
Samedi
4h46 - Vision unilatérale. Mon œil droit est clos. Cela arrive avec le soleil, l'eau… Mais, oh mon Dieu, que cela me perturbe. La pesanteur sur mes épaules et la lenteur de mes pas me font rapidement comprendre qu'après vingt jours d'un moral relativement au beau fixe, le down est en train de s'installer.
Bipolarité ? Hormones qui jouent à Space Mountain ? Je ne sais plus vraiment ce qui provoque l'arrivée de cette nuit australe et gluante. Mais peu importe : elle est là.
9h23 - Mon oreiller se soulève. Le filet de lumière me vrille les tempes.
— On s'en va, on revient vers midi.
Je réponds dans ma tête, mais je ne pense pas que mes mots franchissent mes lèvres. Je suis enfouie sous tellement de couches d'ouate poisseuse que communiquer avec le monde extérieur m'est impossible.
20h - — Maman, j'ai fait des burgers avec papa et on a acheté des myrtilles pour toi. Ça te dit de regarder La Boum 2 ?
Clin d'œil au voyage en Écosse.
Mon mal de crâne a diminué. J'enfile un pantalon de jogging tout doux, chausse mes lunettes de vue, glisse mes pieds dans mes chaussons à pompons et me laisse tomber sur le canapé.
Charles me tend un immense bol de boules bleu nuit fraîchement lavées, puis dépose un plaid sur mes jambes.
Je ressens tellement d'amour pour ce petit ado. Je suis si désolée qu'il doive expérimenter la vie avec une maman aussi spéciale. Mais c'est comme cela…
Je ne veux pas pleurer, alors je croque dans une énorme myrtille.
La musique de Vladimir Cosma m'emporte.
Dimanche
7h - Un pas devant l'autre. Ne pas regarder la montée. Juste un pas après l'autre. C'est ainsi que j'arriverai au sommet et que je pourrai changer le cours de la journée à venir.
Oh, des mûres partout, partout, partout !
9h - Un chien déboule sur moi en aboyant. Pas de laisse, pas de maître à l'horizon. Il aboie encore et encore. J'avance et j'aperçois une femme en bas de la côte. Elle regarde, mais ne fait rien. Le chien continue d'avancer vers moi. Je saisis un bâton, au cas où. Je poursuis mon chemin, le chien toujours collé aux mollets.
Je m'approche de la femme. Elle me dit :
— Don't do that!
Elle parle du bâton.
Je tombe des nues. Son chien est agressif, sans laisse, sur la voie publique, et elle me reproche de vouloir me défendre ?
9h14 - Ce chien a détruit le précaire équilibre de ma remontée à la surface. J'avais besoin d'une bulle. Lui et sa propriétaire l'ont éclatée.
À ce stade du cycle, alors que je suis peut-être en train de sortir du down, tout est si fragile…
9h34 - Retour sous la couette.
11h43 - — Tu t'habilles, tu prends une douche, je t'emmène déjeuner.
Oui, mais non.
— En fait, tu n'as pas le choix.
Si, j'ai le choix. Dans ma tête, c'est très clair. Je peux laisser la torpeur s'étendre à toutes les cellules de mon corps ou bien passer en pilotage automatique.
12h30 - Face à un plat d'aubergines grillées, de kale frit, d'avocat et de feta, face à un mari amoureux et à une mer miroitante, je me félicite d'avoir choisi la deuxième option.
Lundi
9h45 - On ne voit pas à deux mètres. J'entends plus les vagues que je ne les distingue. Ramer au large a quelque chose de mystique.
Soudain, alors que je viens de prendre deux sublimes vagues, mon cerveau vrille. Est-ce parce que j'ai senti un peu de courant ? Parce que je ne vois plus la plage ? Je ne sais pas. Toujours est-il qu'une sensation redoutée et familière envahit mon estomac. L'angoisse.
13h - Détailler les carottes, le céleri et les champignons. Couper les oignons, émietter la viande, verser le vin, ajouter les tomates et la muscade, puis laisser mijoter longtemps, très longtemps. J'aime la cuisine qui cuit lentement.
19h - Nos amis sont arrivés. Bribes de conversation.
— J'ai inventé un nouveau cocktail. Qui veut tester ? Kiwi-rhum… Personne ?
— Lise, je peux faire de la sculpture ?
— Tu veux des pistaches ?
— Alors, c'était comment, le surf en Algarve ?
— Plat.
— Tu peux couper le pain ?
— ChatGPT s'est encore amélioré : désormais, quand je lui parle, il ne m'interrompt plus et je l'entends acquiescer.
— Délicieuse, cette bolognaise.
— Le nesting, ça ne marche pas pour nous. On va prendre deux appartements séparés.
— Lise, tu m'aides pour ma sculpture ?
— On surfe demain ?
— Vous saviez que Pollock avait été financé par la CIA ?
Mardi
8h - Est-il possible de régresser ? De passer d'un stade de grande confiance à une peur constante, à fleur de peau ? Une sorte de Benjamin Button du surf… C'est ce que je me demande en ramant vers le large. Les séries sont assez grosses. Je suis avec mon prof, qui est aussi mon ami.
— Allez, Lise, on y va !
— Euh… Je ne suis pas certaine.
— Mais tu as déjà surfé plus gros ! Allez !
Je sens la peur s'insinuer, doucement mais sûrement. Mes poumons se rétrécissent. Je rame. Je sais que je devrais faire demi-tour, mais je continue. Ça va aller. De moins en moins d'air entre dans mes poumons.
Une vague très haute se dessine à l'horizon. J'accélère pour la passer avant qu'elle ne me casse dessus.
— Attention, Lise, derrière, une plus grosse.
Je la vois. Immense. Je ne respire plus. Je suis tellement tétanisée que je suis incapable de faire un canard. Et me voilà sous l'eau, roulée dans tous les sens. De l'air. De l'air… Il me faut de l'air.
Je refais surface. De la mousse partout. Une autre vague arrive. Je grimpe sur ma planche et la prends en mode bodyboard.
— Lise, reviens !
Non. Je ne peux plus supporter cette sensation de mort imminente. Et pourtant, malgré la peur, malgré ce corps qui me supplie de fuir, je retourne sans cesse dans l'eau. Mais cette fois, je n'en ai plus envie.
14h - Il reste un grand bol de sauce bolognaise. Je m'assois et mange. Besoin de me remplir. D'arrêter de trembler.
18h - Je pose les dernières tentacules de ma nouvelle sculpture. Terminée. Je ferme les yeux, puis les rouvre, et la magie opère : je ne suis plus face à cinq kilos d'argile, mais bien en présence d'un petit être velu qui n'a qu'une hâte : me raconter son histoire.
20h34 - — Maman… 44 ans, c'est le début du troisième âge ?
Mercredi
5h34 - L'une des pattes de ma sculpture est fissurée. J'ai découvert la fissure en retirant la structure porteuse. Peut-être est-elle réparable… Je ne sais pas. Mais le parallèle entre elle et moi me percute. Mes sculptures sont mon miroir : joyeuses à l'extérieur, fissurées à l'intérieur. Cela dit, j'en ai marre des craquelures, que ce soient les miennes ou les leurs. Marre de sentir l'angoisse monter lorsque je suis dans l'eau. Marre de cette roulette russe chimique du matin. Marre de ce néant qui s'abat encore trop régulièrement sur moi.
8h23 - Roulotter, assembler, faire les valises : tout cela devient de moins en moins stressant. Chez mes parents, je pourrai faire des lessives. Je voyage donc encore plus légère qu'en Écosse. J'aspire à me retrouver face à cette vieille armoire presque vide qui sent bon la lavande. Le matin : short, tee-shirt et basta. Du repos pour l'esprit. Pas de représentation. Rien. Seulement des vêtements amis et quelques fleurs sauvages que je fixerai dans mes cheveux.
Vendredi
1h45 - 44 ans. Ça y est. Ils sont là.
Évidemment, je ne dors pas. Allongée dans la tiédeur de la nuit lozérienne, je regarde ce que ce petit basculement produit en moi.
Je m'attends à un peu de tristesse. À pas mal de nostalgie, peut-être. Je cherche. J'attends.
Mais non.
En ce 31 juillet 2026, je ne ressens qu'une chose : un immense sentiment de gratitude.
Sans que je m'en rende vraiment compte, toute ma vie me revient. Par flashs. Par détails. Chaque fois, j'ai envie de remercier Dieu.
Le goût citronné des pastilles de Solutricine de mon grand-père. Ses joues râpeuses. Les courses en sac avec mon frère. Les fous rires de mes sept ans. La bibliothèque de ma grande sœur. La merveilleuse maison de Vermelles. Les arbres-cabanes. Ma main dans celle de maman les jours de rentrée. Les trajets en voiture avec papa. Le couscous de la veille en guise de goûter. Les gâteaux de Savoie pas assez cuits. Une nuit blanche à Bray-Dunes avec Camille et Margot.
Cet amoureux interdit. Mon corps décharné caressé par le vent chaud d'Égypte. Mon oral de théâtre. Le matelas dans le bureau. Le rougail saucisse de La Réunion qui, à onze ans, devient mon plat préféré. Les bols de ramen à Philadelphie. La prière du soir avec maman. Les voisins de la rue de Tournon. La jarre de fraises Tagada de ma colocation rue de Trévise. Le micro lapin Bonpoint offert par Isabelle. Ce moine, dans ce Lyon-Paris. Les chaussons offerts par une maman bosniaque lors d'un voyage en solo ayant mal tourné. Mon ventre rond sous un pull en cachemire bleu marine.
La vue quotidienne depuis le 56e étage. Le monocycle dans le 8e arrondissement. Les concierges du One Bloor Street East. Ma prof de philo au fond de l'église le jour de mon mariage. Laure qui me montre ses premiers croquis de lingerie. Notre première soirée sur un rooftop à Vancouver. Les pistes rouges de Blue Mountain. Julien qui entre dans le restaurant. Le froid mordant qui nous saisit au Grand Canyon. La maison de Gordes prêtée par une amie. Les confitures de Jeanne-Zoé.
Les ballots de paille du Nord. Charles, microscopique, sur la table à langer. Mon frère qui jongle. Mes nièces toutes petites, pour qui je dessine chaque semaine. La voix grave de ma tante italienne. La confiance de mes sœurs. Papa qui pleure dans une église.
La douceur incroyable des gens qui me lisent. Emily qui descend de l'avion. Ma première vague verte. Mes sculptures qui n'explosent pas. Charles, cinq ans, méditant sur le canapé. Les dauphins qui dansent derrière moi. Les éclairs qui cisaillent le ciel. La saveur enfantine du pain chaud sortant du four.
Et puis tout le reste. Tant de senteurs, de portes, de lignes d'horizon, de sensations, de visages…
Il y en a tant.
7h - — Bonjour, ma chérie. Bien dormi ?
— Oui, et toi ?
Il me raconte son rêve.
— Et sinon, tout va bien ?
— Oui ! Allez, je vais prendre ma douche.
Il a encore oublié… Et pour la première fois, je m'en moque éperdument. Tout l'amour qu'il me donne depuis plus de vingt ans vaut infiniment plus que quelques figures imposées.
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