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Vendredi 11 septembre 2026

Souliers fermés / évidences creuses / galão mousseux

Dimanche

7h32 - Sentier côtier. Les broussailles égratignent mes jambes nues. Les cailloux roulent sous mes chaussures mal lacées.

9h - Hier, j'ai décidé qu'aujourd'hui je n'ouvrirais pas l'ordinateur et que je passerais ma journée à l'atelier.
Je me rends bien compte que je ne pourrai pas avancer dans ma pratique de la céramique - faire tous les tests dont j'ai envie, explorer toutes les pistes que j'ai en tête - tant que Tendances de mode restera à ce niveau d'activité.
Les conseils, la préparation des vidéos, les articles, les brèves, les emails auxquels il faut répondre, la recherche d'informations en continu. Et puis toutes ces lectures nécessaires pour rester informée.
À un moment, il faudra ralentir si je veux laisser une chance à mon travail de s'épanouir.
Et rien que de l'envisager me donne le vertige, entre excitation et trouille monumentale.

14h56 - Maud, la créatrice de la marque de bijoux Amapietra, sera à Cascais mercredi. Cela fait plus de cinq ans que nous échangeons, mais nous ne nous sommes jamais rencontrées. C'est l'occasion.
L'idée m'enchante, mais je me méfie de moi-même. Même les choses dont j'ai très envie, je peux les annuler au dernier moment.

Lundi

7h34 - Je marche en écoutant un podcast dans lequel un ancien Premier ministre se livre pour la première fois.
Que l'on partage ou non sa vision de la France, l'entendre revenir sur son action passée, ses décisions, ses échanges avec des chefs d'État, est assez passionnant.
Sans parler de son élocution posée, de sa culture humble mais abyssale, de sa capacité à prendre du recul sur ce qu'il a vécu. Il est bien loin de la caricature que l'on avait faite de lui à l'époque.

10h - Je reçois une paire de mocassins bordeaux. Grosse interrogation : vais-je réussir à les intégrer à mon style ? Pas facile, ce pied fin.
Je me rends dans ma chambre et commence à faire quelques associations… Mais ça ne prend pas. Il fait chaud, trop chaud pour des souliers fermés.
Je vais attendre que la température redescende. Peut-être que 7 degrés de moins libéreront la preppy girl qui sommeille en moi.

10h45 - Les mots de la psy que j'ai consultée vendredi en FaceTime reviennent pour la trois-centième fois me heurter les tympans.
Alors que je lui évoquais ma peur de renouer avec l'anorexie, elle me demande mon âge.
— 44 ans.
— Ah, mais c'est le moment de la périménopause, la période de la prise de poids, c'est normal de faire attention.
Je vois sa bouche bouger au ralenti. Ses mots viennent conforter mes pensées les plus perverses sur le sujet.
Elle parle, mais je ne l'entends plus. Dans ma tête, j'analyse sa phrase. Je me dis qu'en fait, j'ai raison d'être ultra vigilante puisque je suis dans une zone à risque.
Elle continue :
— Sur votre visage, je ne vois rien d'alarmant, mais je ne vois pas votre corps.
Tout sonne faux.
Elle me parle de contrôle, de ma personnalité qui ne vivrait que dans les extrêmes. Des évidences creuses.
La séance se termine sur la prise d'un nouveau rendez-vous.
Je reste longtemps assise devant mon écran vide.

16h34 - Dans quelques heures, je vais appeler la grand-mère de Julien.
Angèle a 95 ans. Elle est dure, parfois sévère. Elle me raconte toujours les mêmes anecdotes de son enfance, les mêmes tracas microscopiques, les mêmes agacements… Mais j'ai de la tendresse pour cette femme à la chevelure rare et au dos voûté.
Et, si je suis très honnête, cela me fascine d'être au contact de quelqu'un qui a traversé presque un siècle. Elle ne m'épargne aucun détail de ses difficultés physiques, de ses pertes d'autonomie.
C'est comme si je plongeais dans le futur.
Je me doute que ma propre vieillesse sera différente de la sienne, mais être confrontée à ce que peut devenir, très concrètement, le quotidien à cet âge me semble sain : mettre dix minutes pour aller de la cuisine au fauteuil du salon, ne plus oser descendre un escalier, devoir confier sa toilette à quelqu'un d'autre, finir par habiter davantage ses souvenirs que son présent.
C'est douloureux, parfois même terrifiant. Mais je préfère regarder cette réalité en face plutôt que de détourner les yeux.

Mardi

7h12 - Marche dans la montagne. J'ai rendez-vous à 9h avec une copine que je n'ai pas vue depuis des années.
Je ne vois pas les arbres qui ondulent sous le vent, je n'entends pas les branches qui craquent presque dangereusement, tant mon cerveau est occupé à tout mettre en œuvre pour me convaincre d'annuler ce rendez-vous : tu es trop fatiguée, vous n'allez pas trouver de sujet de conversation, elle doit t'en vouloir pour les rendez-vous déjà annulés par le passé, tu vas te sentir nulle face à son succès - elle est céramiste, elle aussi… Mon cerveau carbure.
Au bout d'un moment, je me dis qu'il fournit vraiment beaucoup trop d'efforts pour me décourager d'y aller. C'est suspect. Chez moi, c'est souvent le signe qu'au contraire, je dois honorer le rendez-vous.

9h - Assise sur le banc inconfortable du bar Duna, je contemple les rivages de Guincho. Je tourne la tête et vois s'avancer une femme au regard d'une douceur infinie. On s'embrasse, on commande un thé pour elle, un galão pour moi, et nous voici parties pour 1h30 de discussion à bâtons rompus.
Je n'avais pas conscience à quel point cela pouvait être galvanisant d'échanger avec une personne ayant, elle aussi, fait de la terre sa passion. On parle technique, expos, désastres à la cuisson, petits miracles, déboires, astuces, concepts, organisation. Je plane. Nous parlons le même langage.
On évoque également notre foi commune, de manière si simple et si limpide que cela me donne envie de retourner à l'église de Lisbonne qu'elle fréquente. On se quitte en se promettant de se revoir dimanche.
Je repars ressourcée, et non pas vidée comme après certains cafés où le ping-pong intellectuel n'a jamais vraiment lieu.
Je décide d'aller surfer.

11h23 - Carcavelos. Les vagues sont petites, le soleil chauffe, l'eau est densément peuplée. Je trouve néanmoins facilement ma place.
J'essaie d'amadouer les râleurs potentiels et les piqueurs de priorité en saluant joyeusement tout le monde.
Et puis le set arrive. Je me place parfaitement. Ils rament tous, mais c'est moi qui prends la première vague. Je glisse longtemps, opérant des virages doux et presque maîtrisés.
Je ne ressens aucune angoisse. La joie n'est pas loin.
Je sais que rien n'est gagné. Mais je sais aussi que ce sont des sessions comme celle-ci qui me permettront, peu à peu, de faire la paix avec l'océan.

Mercredi

11h - Rendez-vous avec un autre psy.
Le contraste avec celle que j'ai vue il y a quelques jours est saisissant. On entre directement dans le vif du sujet.
Très vite, on décide d'aller parler à la Lise de 15 ans. Celle qui, un jour, avait décidé d'arrêter de manger.

13h - Je retire les pétales de mon chandelier un à un. Je risque de tout casser, mais j'ai besoin de l'aérer.
C'est drôle : j'ai passé plus de cinq heures à tout poser minutieusement et, maintenant, j'enlève sans état d'âme.
La création est un processus étrange.

14h - Je lis un article sur l'IA qui me frigorifie de l'intérieur.
Je vais m'allonger. Je ferme les yeux et les mots « No Future » s'écrasent en grand derrière mes paupières.
Avant, j'aurais sombré. Plus aujourd'hui.
Là, j'appelle Julien et je me love dans ses bras. Je cache mon visage dans son cou. Pendant longtemps, « Je n'ai besoin de personne » était mon leitmotiv.
Aujourd'hui, j'accepte d'avoir besoin de lui.

21h - J'ai terminé mon livre.
Mais je refuse d'en commencer un autre : d'ici un jour ou deux, l'une de mes amies les plus proches va m'envoyer son manuscrit.
Je l'attends comme un enfant attend Noël.

Jeudi

6h12 - Je bats les œufs avec le sucre pendant que le chocolat fond doucement au bain-marie.
Depuis que Charles a découvert le fondant au chocolat lors de notre voyage dans les Dolomites, il m'en réclame au petit-déjeuner. J'aime tellement l'odeur qui se répand dans toute la maison que j'accède assez souvent à sa demande…

8h32 - Le temps est une drôle de chose. Parfois, ma promenade me semble durer quinze minutes. Parfois, deux heures trente. Alors que la fonction chronomètre de mon téléphone indique toujours le même temps : 1h10.

13h30 - En écoutant Maud, je me dis que la vie est vraiment généreuse avec moi cette semaine.
C'est la deuxième fois en quelques jours que je rencontre une femme vraie, authentique, en accord avec ce qu'elle pense, qui respire la gentillesse et qui crée du beau.
Elle me parle de sa marque, de ce qu'elle essaie de construire, de ses envies pour la suite. Et forcément, je pense à mes autres amies créatrices. Elles connaissent les mêmes joies, les mêmes doutes, la même solitude aussi lorsqu'il faut tout porter, tout décider, tout faire avancer.
Et soudain, j'ai envie de les réunir. De créer les rencontres que j'aurais moi-même aimé faire lorsque je me sentais seule avec mes projets. Je sors mon répertoire.

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